The Prague Post - En Sierra Leone, le cri de désespoir des îles englouties par l'océan

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En Sierra Leone, le cri de désespoir des îles englouties par l'océan
En Sierra Leone, le cri de désespoir des îles englouties par l'océan / Photo: PATRICK MEINHARDT - AFP

En Sierra Leone, le cri de désespoir des îles englouties par l'océan

De l'eau jusqu'aux genoux, Hassan Kargbo montre l'immensité de l'océan devant lui, au large de la Sierra Leone: "Ici, c'était ma maison et là le terrain de foot et tellement d'autres habitations... L'océan a tout détruit", lâche-t-il. En à peine cinq ans, ce pêcheur a tout perdu de sa vie passée, engloutie par le réchauffement climatique qui menace des millions de personnes dans le pays.

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"Je ne crois pas du tout que Nyangai va survivre", lance M. Kargbo, 35 ans, contemplant avec résignation ce qui reste de son île. "L'île est engloutie, morceaux par morceaux..."

Nyangai, dans l'archipel des Tortues, est inéluctablement en train de disparaître face à la montée des eaux, qui frappe de plein fouet ses habitants exténués. Considérés comme les premiers déplacés climatiques de Sierra Leone, ils ont déjà plusieurs fois perdu leurs biens et déménagé à l'intérieur de l'île.

Une équipe de l'AFP a pu se rendre dans plusieurs îles de cet archipel des Tortues pour constater les ravages de la montée des eaux.

A sept heures de pirogue et de mer agitée de Freetown, la capitale sierra-léonaise, ce qui demeure de l'île en sursis de Nyangai apparaît finalement, cernée par l'océan et des colonies de pélicans.

Le paysage de plage de sable blanc et mer turquoise semble paradisiaque.

Mais il porte aussi en lui la désolation: palmiers arrachés jusqu'aux racines par la force du vent et des vagues, branchages et débris jonchant la plage, sacs de sable servant de dérisoires remparts, meubles abandonnés par des déplacés.

En moins de 10 ans, la surface de l'île a été divisée par trois et ne mesure plus qu'environ 200 mètres de long sur 100 mètres de large. Depuis trois ans, la majeure partie a été submergée.

Vu du ciel, l'inexorable engloutissement est édifiant: il ne reste qu'un îlot entouré de pirogues de pêcheurs, où des cabanes faites de tôles et de chaume sont agglutinées.

- "Vulnérable" -

Des centaines de personnes ont dû quitter l'île ces dernières années à cause des inondations.

Il y a dix ans, Nyangai comptait encore un millier d'habitants. Les chefs communautaires estiment à moins de 300 aujourd'hui le nombre d'habitants qui s'entassent sur ce qu'il reste de l'île.

Plus de deux millions de personnes vivant le long des côtes de Sierra Leone sont menacées par la montée du niveau des océans, selon une étude menée en juin 2024 par l'Agence nationale sierra-léonaise de gestion des catastrophes (NDMA) et l'Internal Displacement Monitoring Centre (IDMC), principal organisme international de surveillance des déplacements internes.

Ce pays d'Afrique de l'Ouest aux huit millions d'habitants est l'un des plus menacés au monde par le réchauffement, et sa zone côtière "est très vulnérable", souligne cette étude, qui pointe aussi un appauvrissement des populations, dont la sécurité alimentaire et la santé se sont dégradées avec la promiscuité grandissante.

A Nyangai, l'eau potable fait défaut à cause de la salinité des sols. Des dizaines de jeunes enfants désoeuvrés sillonnent l'île ou jouent sur la plage.

"Cette île était très grande, elle allait jusque là-bas", se lamente Amidou Bureh, 60 ans, pêcheur et chef communautaire à Nyangai, en montrant l'océan depuis la plage. "On avait beaucoup de manguiers, de cocotiers, on avait une forêt, mais ces dernières années l'océan a tout détruit..."

"L'eau avance et nous détruit, nous et nos biens! Cela devient très difficile de vivre ici, on souffre beaucoup, nous avons besoin d'aide!", crie-t-il soudain à pleins poumons, déplorant que les visites d'officiels et d'organisations internationales n'aient pas apporté d'aide concrète, à part recommander aux habitants de partir ailleurs.

Par deux fois, Hassan Kargbo et sa famille ont tout perdu et dû reconstruire leur maison à Nyangai. Mais la mer menace à nouveau. "Je ne gagne pas beaucoup avec mon métier de pêcheur, et cela m'a coûté beaucoup trop d'argent d'acheter du bois et de la tôle ondulée à chaque fois que j'ai dû construire une nouvelle maison. Vivre sur cette île, c'est très stressant... je ne veux plus continuer comme cela", dit-il.

Alors, il a pris sa décision, et se prépare à déménager sur l'île de Sei, où le relief est moins plat.

- "Une catastrophe" -

Un matin à Nyangai, l'habitation de Mohamed Kamara, 19 ans, en première ligne sur la plage, a encore subi les assauts du climat lors d'une nuit de vents, pluies violentes et vagues submergeant la plage constatée par l'équipe de l'AFP.

Les cabanes autour de sa maison sont presque toute éventrées, les trous comblés avec des bâches et des planches. Des aliments et instruments de cuisine sont posés en hauteur sur les avancées des toits pour éviter d'être emportés.

Dans la petite cour de la famille de M. Kamara, au sol de sable détrempé, plusieurs femmes s'affairent à ranger le désordre de la nuit: bassines renversées, vêtements détrempés, objets en plastique cassés, morceaux de filets de pêche.

Fin février, des arbres arrachés par la tempête sont même tombés, sans faire de blessés. "On a perdu tellement de choses, de biens, d'argent; on a fait appeler une équipe d'urgence à Freetown mais personne n'est venu... alors on a fait de notre mieux pour nous sauver nous-mêmes", lâche le jeune père de famille.

Après sept ans de lutte contre l'océan, Mohamed Kamara et sa famille sont épuisés. Ils ont décidé de partir "cette année", vers la capitale ou une autre grande ville. "On a trop souvent souffert ici", confie-t-il.

"Ce qui est en train de se passer dans ces îles est une catastrophe, et c'est bien au-delà de l'urgence", souligne dans un entretien à l'AFP le ministre sierra-léonais de l'Environnement et du Changement climatique Jiwoh Abdulai. "C'est très douloureux parce que nos concitoyens sont en première ligne et gravement touchés par quelque chose dont ils ne sont en aucun cas responsables".

A plusieurs heures de pirogue de Nyangai, l'érosion des côtes de Plantain, une autre île de l'archipel des Tortues déjà en grande partie emportée par l'océan, est impressionnante.

Le 23 juillet 2023, la montée des eaux a failli provoquer une tragédie: tôt ce matin-là, la mer et les vagues ont littéralement emporté une partie du bâtiment abritant l'école, située en bordure de plage et où les enfants étudiaient la veille.

L'école est toujours dangereusement perchée sur la berge ravagée. Des classes ont été condamnées mais les 355 élèves ont encore cours dans ce bâtiment.

"Nous n'avons pas d'autre option pour les enfants", raconte avec beaucoup d'émotion Ousmane Kamara, directeur de l'école et également imam dans l'île.

- Survie -

Se tenant sur la berge effondrée, il montre à l'horizon un petit îlot bordé par l'océan: jusqu'à un passé récent, les deux îles n'en formait qu'une.

"Ici, il y avait plus de 300 maisons avant, mais tout a été emporté", renchérit Moussa Kanu, chef communautaire, en montrant l'océan séparant désormais les deux îlots.

"Notre communauté se bat avec courage pour sa survie!", crie presque le directeur.

Face à lui, une forme noyée par l'eau surnage: le sommet du minaret de l'ancienne mosquée, elle aussi submergée.

Le bâtiment investi comme nouvelle mosquée juste à côté sur la plage est remblayé régulièrement de blocs de pierres et de bois pour prévenir son grignotage - des efforts bien dérisoires face aux assauts de l'océan.

"Tous les jours, on se demande si la mosquée ne va pas s'effondrer sur nous", souffle M. Kamara.

Plantain, qui hébergeait des milliers de personnes, a perdu de la terre et des habitants depuis des décennies à cause de la montée des eaux.

L'île a été un carrefour pour le commerce, l'agriculture, la pêche et le transport maritime, ainsi qu'un lieu touristique, notamment pour la visite de ruines témoignant de la traite des esclaves.

Mais les écoles, marchés et maisons ont été peu à peu submergés.

Ceux qui n'ont pu partir faute d'argent ont dû se replier à l'intérieur de l'île et y sont aujourd'hui à nouveau menacés. Mais nombre d'habitants continuent d'espérer que le gouvernement trouvera une solution pour sauver leur île et leur histoire.

"Beaucoup d'îles sont gravement menacées" par la montée des eaux à travers le pays, souligne l'expert environnemental sierra-léonais Joseph Rahall, fondateur de l'ONG Green Scenery. Il ne donne "pas plus de dix à quinze ans" à l'archipel des Tortues "pour disparaître complètement".

- Disparition d'une culture -

Cette crise climatique engendre aussi des conséquences sociales et culturelles dramatiques pour la Sierra Leone.

"Ces pêcheurs qui vont être relocalisés ne pourront peut-être plus exercer leur activité, ils ne transmettront plus cette culture de la mer", regrette M. Rahall. "Le changement climatique n'affecte pas seulement les gens, leurs vies, l'économie, mais aussi les traditions, la culture, la manière de faire du commerce: tout disparaît".

Pour le ministre de l'Environnement, il est clair que "ces populations ont besoin d'aide". "Nous devons évacuer ces populations de ces îles et nous essayons de mobiliser des ressources pour le faire", martèle-t-il.

Mais il pointe le défi financier que représente cette relocalisation dans un pays déjà très fragile au niveau économique et sanitaire, où le changement climatique a aussi "un effet dévastateur sur le budget" de l’État.

Nombre d'habitants de Nyangai et Plantain ont dit à l'AFP se sentir "abandonnés" par les autorités face à l'inéluctable, loin au milieu de l'océan.

"Nous n'avons reçu aucune aide financière pour déménager", déplore ainsi Hassan Kargbo.

L'appel mélodieux du muezzin pour la prière de fin d'après-midi résonne sur la petite île de Nyangai.

Amidou Bureh contemple l'océan qui engloutit sa vie.

"Je suis né à Nyangai, j'ai grandi ici, c'est le seul endroit que je connaisse", confie-t-il. "On a peur que l'océan nous détruise, mais moi, je n'ai l'intention d'aller nulle part ailleurs, parce qu'ici c'est chez moi."

P.Svatek--TPP