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En Ukraine, une blague veut que seule une catégorie de personnes peut faire revenir au pays les millions de réfugiés ayant fui la guerre et réunir enfin la nation : les dentistes.
En dépit de longues heures de voyage faute de liaison aérienne, des milliers d'Ukrainiens rentrent chez eux pour soigner leurs dents, à la fois pour des raisons financières, linguistiques, culturelles et psychologiques.
Avant l'invasion massive déclenchée en 2022 par Moscou, l'Ukraine était déjà une destination de tourisme dentaire en Europe grâce à des prix attractifs, à la bonne réputation des praticiens et à l'offre importante de prestations.
Mais, désormais, selon plusieurs professionnels interrogés par l'AFP, ce ne sont quasiment que des ressortissants ukrainiens qui viennent de l'étranger.
Le dentiste, à son modeste niveau, aide à rassembler une population fortement dispersée par la guerre. Il en recolle un peu les morceaux.
Selon l'ONU, 5,7 millions d'Ukrainiens - dans un pays qui comptait environ 40 millions d'habitants avant 2022 - vivent actuellement à l'étranger en tant que réfugiés à cause du conflit.
Ces départs accentuent un sérieux manque de main-d'oeuvre dans les entreprises et, plus généralement, un grave problème démographique décuplé par la mort au front de dizaines de milliers de soldats. D'où l'espoir, tourné en dérision, d'un retour de la diaspora.
- "Dimension émotionnelle" -
Dans un cabinet dentaire de Kiev, les pleurs d'un garçon retentissent. Puis l'enfant qui hurlait comme un martyr quelques secondes plus tôt sort en sautillant d'une salle, un jouet (une pelleteuse) à la main. Tout est oublié.
Le maître des lieux, Oleg Kovnatskyï, expose à l'AFP l'évolution de sa patientèle depuis 2022.
Dans sa clinique dentaire pour enfants, environ 20% de ses jeunes patients, soit entre 10 et 20 personnes par mois, viennent de l'étranger. "Probablement 90% d'entre eux sont des Ukrainiens", estime ce médecin de 39 ans.
Selon Maryna Kovbasniouk, directrice des soins dentaires au sein du réseau ukrainien privé Dobrobout, la part de ces patients "ne cesse de croître".
Ce phénomène s'explique par le prix moins élevé de ces prestations en Ukraine et, selon M. Kovnatskyï, par le fait que celles-ci bénéficient d'un cadre réglementaire plus large permettant d'effectuer, par exemple avec les enfants, des "sédations légères au protoxyde d'azote" qui ne sont pas administrées dans tous les pays.
La barrière de la langue, aussi, pousse à rentrer. Avec les enfants, la terreur que peut causer le dentiste exige encore plus le maintien au fil des années d'un "lien" de confiance, afin que les soins se passent bien, souligne Oleg Kovnatskyï.
"En dentisterie pédiatrique, la dimension émotionnelle est primordiale, tout comme le langage des gestes et l'empathie. Et chaque langue possède ses propres nuances", observe le praticien.
"Cette complexité faite de différences linguistiques et culturelles peut constituer un obstacle difficile à surmonter", poursuit-il.
- Parcours de soins -
Iana Sidko, qui vit en France depuis 2022, est retournée en Ukraine pour que sa fille Daryna, 13 ans, voie Oleg Kovnatskyï, son dentiste depuis 10 ans. Elle apprécie son approche "personnelle" et sa prise en compte de la "sensibilité" de son adolescente.
Mme Sidko, 40 ans, revient également dans son pays pour soigner ses dents : "cela réduit mon anxiété".
Elle envisage de se réinstaller un jour en Ukraine, qui subit quasi-quotidiennement des bombardements russes, quand les conditions de vie seront plus "favorables" pour sa fille.
L'intervention du jour commence : le remplacement d'un plombage. "Ce ne sera pas très long, il faut retirer l'ancien et en faire un nouveau", informe le dentiste.
Au cours de la procédure, l'aspiration humide de la pompe à salive et les cris stridents de la fraise sont partiellement couverts par de la musique dynamique, qui donne du courage. "Bien...", "super...", répète le médecin à sa patiente.
C'est terminé. Daryna prend furtivement un jouet rose dans le tiroir à récompenses. Dans le couloir, elle affirme que les explications détaillées et constantes de son dentiste "diminuent la peur" et lui font ressentir "un sentiment de contrôle".
Le médecin constate que ses patients viennent souvent en Ukraine pour mener pendant plusieurs jours d'autres procédures médicales comme des analyses, des radiographies, des IRM et des échographies.
M. Kovnatskyï comprend bien que tous les réfugiés ne reviendront pas. Mais si lui et ses collègues peuvent "faciliter" le retour de certains d'entre eux pour "reconstruire" et "faire revivre" l'Ukraine, alors, il en sera "heureux".
J.Marek--TPP