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Pour survivre, les Bangladais vivant le long de la frontière avec la Birmanie, en proie à la guerre civile, risquent leur vie en s'aventurant dans la jungle et ses champs de mines antipersonnel, victimes d'un conflit qui n'est pas le leur.
Ali Hossain, 40 ans, a vu sa vie basculer un jour l'an dernier quand il est parti ramasser du bois autour de son village d'Ashartoli.
"Soudain, une explosion a retenti et ma jambe a été arrachée, j'ai hurlé de toutes mes forces", raconte-t-il. "Des gens se sont précipités, m'ont soulevé, ont ramassé ma jambe sectionnée et m'ont emmené à l'hôpital".
Depuis des générations, les habitants du district de Bandarban, dans le sud‑est du Bangladesh, franchissent chaque jour comme lui la frontière de 271 km - en grande partie non délimitée - qui sépare leur pays de la Birmanie pour ramasser du bois et faire un peu de commerce.
Les chirurgiens ont amputé la jambe d'Ali Hossain au-dessus du genou. "Ma femme a dû me porter sur son dos", se souvient-il en désignant, depuis sa maison, la colline escarpée qui l'entoure.
Un an plus tard, il marche avec une prothèse et une béquille. Mais il ne peut plus travailler dans la plantation d'hévéas où il récoltait autrefois le latex.
Faute d'autre emploi, ses deux jeunes fils sont contraints à leur tour d'aller dans la forêt truffée de mines pour ramasser du bois, notamment pour financer le traitement médical de leur père, soit 300 takas (environ 2 euros) par jour.
Dans cette région frontalière, les accidents sont fréquents.
"Mon père et mes ancêtres ramassaient du bois dans la jungle", explique Mohammad Abu Taleb, 47 ans, qui n'a "appris aucun autre métier".
Sans s'en rendre compte, il a franchi la frontière et en "marchant sur un tas de feuilles sèches, il y a eu une explosion", se souvient-il. "Ma vie a volé en éclats".
- "Pas une solution" -
Son fils de 10 ans a été contraint d'abandonner l'école pour aider à subvenir aux besoins de la famille.
M. Taleb doit régulièrement faire réparer sa prothèse et subir des examens médicaux. Chaque visite lui coûte l'équivalent d'environ 68 euros, une somme considérable pour cette famille qui vit dans la plus grande précarité.
La Birmanie est le pays où les mines antipersonnel font le plus de victimes, selon la Campagne internationale pour l'interdiction des mines terrestres (ICBL), qui a recensé plus de 2.000 victimes en 2024, deux fois plus qu'en 2023.
"L'usage des mines semble avoir augmenté de manière significative en 2024-2025", rapporte une autre ONG, Landmine, qui souligne "une hausse du nombre de victimes (...) en particulier près de la frontière avec le Bangladesh".
Le Bangladesh accuse l'armée birmane et certains groupes d'insurgés de continuer à poser ce type de dispositifs.
La Birmanie est déchirée par la guerre civile depuis le coup d'Etat de 2021 contre le gouvernement civil élu d'Aung San Suu Kyi. Plus d'un million de réfugiés de la minorité musulmane des Rohingya ont fui leur pays pour trouver refuge au Bangladesh voisin.
La police bangladaise affirme qu'au moins 28 personnes ont été blessées par des mines en 2025.
En novembre de cette année, un garde-frontière bangladais a été tué lorsqu'une mine lui a arraché les deux jambes.
"Rien ne peut légitimer une telle cruauté", affirme le lieutenant-colonel Kafil Uddin Kayes, un commandant local des gardes-frontières du Bangladesh.
Son pays a installé des panneaux d'avertissement et des drapeaux rouges, et mène régulièrement des opérations de déminage. Mais pour les villageois, contraints de se rendre dans la jungle, ces dispositifs sont dérisoires.
"La population augmente et les habitants se rapprochent de la frontière, car nous avons des terres agricoles là‑bas ", se lamente Dudu Mia, un agriculteur de 42 ans. "Poser des mines ne peut pas être une solution. ça ne peut pas continuer ainsi".
S.Danek--TPP